La réserve héréditaire en France : ce que les familles américaines et britanniques doivent comprendre avant de déménager

Introduction

De nombreuses familles américaines et britanniques qui préparent leur déménagement en France partent du principe que leur plan successoral actuel, souvent le fruit de décennies de structuration minutieuse, continuera de s'appliquer sans heurts une fois qu'elles seront installées en France. Dans la pratique, c'est rarement le cas. Le droit successoral français repose sur des concepts fondamentalement différents de ceux du monde de la common law, et ces différences peuvent avoir un impact significatif sur la manière dont les actifs sont transmis au décès.

Le concept le plus important à comprendre est celui de la réserve héréditaire, un mécanisme juridique qui garantit aux enfants une part minimale de la succession de leurs parents, indépendamment des dispositions prévues dans un testament ou une fiducie rédigés à l'étranger.

Cet article présente les principes clés, l'interaction avec le règlement européen sur les successions et les changements récents introduits en 2021 qui permettent désormais aux enfants résidant en France de revendiquer un droit financier compensatoire, même lorsqu'une loi étrangère a été valablement choisie.

1. La réserve héréditaire en France : une règle obligatoire

En vertu de la loi française, les enfants ont droit à une part protégée de la succession d'un parent décédé :

  • 1 enfant → 50 % de la succession

  • 2 enfants → 2/3 de la succession

  • 3 enfants ou plus → 3/4 de la succession

Cette règle s'applique automatiquement dès lors que la succession est régie par le droit français, et elle ne peut être outrepassée par un testament, une fiducie ou une désignation de bénéficiaires rédigés en vertu du droit américain ou britannique.

Pour de nombreuses familles qui s'installent en France, en particulier celles qui ont des plans successoraux complexes aux États-Unis ou au Royaume-Uni, cela peut être une surprise : des documents qu'elles croyaient définitifs peuvent n'être que partiellement applicables en vertu du droit français.

2. Le règlement européen sur la succession : choix d'une loi étrangère

Depuis le 17 août 2015, le règlement (UE) n° 650/2012 (« Bruxelles IV ») permet aux personnes résidant en France de choisir la loi de leur nationalité pour régir l'ensemble de leur succession.

Par exemple :

  • Un citoyen américain peut choisir la loi de l'État américain avec lequel il a le lien le plus étroit (par exemple, la Californie, New York, la Floride).

  • Un ressortissant britannique peut choisir la loi d'Angleterre et du Pays de Galles, d'Écosse ou d'Irlande du Nord.

Ce choix est généralement efficace et suffit souvent à neutraliser le principe français de la réserve héréditaire. Il s'agit d'un outil puissant pour les familles qui souhaitent garder le contrôle sur la structure de leur planification successorale.

Cependant, depuis 2021, cette protection comporte une exception notable.

3. La réforme de 2021 : l'article 913 et le droit de récupération compensatoire

En novembre 2021, la France a introduit une nouvelle disposition — l'article 913 du Code civil français — qui permet aux enfants de revendiquer un droit financier compensatoire (« droit de prélèvement compensatoire ») dans certaines circonstances spécifiques.

Ce droit peut s'appliquer lorsque :

  • Le défunt résidait habituellement en France au moment de son décès ; et

  • La loi étrangère choisie en vertu du règlement Bruxelles IV ne prévoit pas de mécanisme de réserve héréditaire pour les enfants, comme c'est le cas dans la plupart des États américains et en Angleterre et au Pays de Galles.

Dans ce cas, les enfants peuvent réclamer la valeur de leur part réservataire sur les biens situés en France, même lorsque la loi applicable choisie dans le testament prévoit la liberté testamentaire totale.

En d'autres termes :
➡️ Un choix valide de la loi étrangère n'élimine pas nécessairement toutes les revendications de réserve héréditaire des enfants.

Ce mécanisme fait désormais partie des obligations du notaire : il doit informer les héritiers potentiels lorsqu'un tel droit peut exister.

4. Une ambiguïté juridique persistante

La loi fait la distinction entre :

  • Masse d’exercice (les biens sur lesquels les enfants peuvent faire valoir leurs droits) :
    Biens situés en France uniquement

  • Masse de calcul (les actifs utilisés pour calculer la part réservataire) :
    Imprécis: certains l'interprètent comme désignant uniquement les actifs français, d'autres comme désignant l'ensemble du patrimoine mondial.

Cette ambiguïté signifie que l'impact financier du droit à compensation n'est pas toujours prévisible, ce qui peut donner lieu à des litiges ou à des différends au stade notarial.

Pour les familles disposant d'actifs importants aux États-Unis ou dans le monde, cette incertitude doit être traitée de manière proactive.

5. Conséquences pratiques pour les familles américaines et britanniques

Pour les expatriés, les implications sont importantes :

  • Les fiducies américaines existantes pourraient ne plus fonctionner comme prévu une fois que le constituant devient résident français.

  • Les enfants qui ont été intentionnellement exclus dans le cadre d'une planification successorale aux États-Unis ou au Royaume-Uni peuvent toujours faire valoir leurs droits sur les biens français.

  • Les procédures notariales peuvent devenir étonnamment complexes.

  • Le risque de litige ou de conflit entre frères et sœurs augmente.

  • Un plan successoral français doit être coordonné avec le plan américain/britannique — il ne doit pas être rédigé de manière isolée.

Plus important encore, les familles qui souhaitent conserver leur pleine liberté testamentaire doivent planifier à l'avance.

6. S'assurer que votre plan successoral fonctionne correctement en France

Avec une structuration adéquate, il est possible de conserver une certaine flexibilité et de respecter vos souhaits, même en présence des règles françaises en matière de réserve héréditaire et de la réforme de 2021. Les stratégies peuvent inclure :

  • Testaments français sur mesure conformes à Bruxelles IV

  • modifications du contrat de mariage

  • structuration de la propriété des actifs français

  • coordination minutieuse avec les fiducies et les conseillers américains/britanniques

  • mécanismes visant à protéger les conjoints survivants ou à gérer les familles recomposées

  • Structuration préalable au déménagement afin de protéger les actifs

Chaque situation est unique. Ce qui importe, c'est de s'assurer que le plan successoral américain ou britannique est interprété correctement selon le droit français, plutôt que de se fier à des hypothèses qui pourraient ne plus être valables une fois que vous résidez en France.

Conclusion

La réserve héréditaire française continue de jouer un rôle central dans la planification successorale transfrontalière. Même en cas de choix valide de la loi étrangère, le droit de récupération compensatoire introduit en 2021 peut avoir un impact significatif sur la manière dont les actifs français sont transmis aux héritiers.

Les familles qui déménagent en France ne doivent pas partir du principe que leur plan successoral américain ou britannique sera automatiquement maintenu. Un examen coordonné, idéalement avant ou peu après leur arrivée, est essentiel pour garantir la clarté, éviter les litiges et protéger la stratégie successorale prévue.

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